Il est une formule bien connue des étudiants en arts plastiques, arts appliqués, design ou architecture : "La forme suit le fond" ou "La forme découle de la fonction". Louis Sullivan pose en ces termes, à la fin du XIXe siècle, les bases du
Fonctionnalisme. En ce début de XXIe siècle, on observe une modification du paradigme : aujourd'hui, les objets et les bâtiments tendent à symboliser leur fonction plus qu'ils ne la représentent, au travers des choix esthétiques, technologiques mais aussi fonctionnels ou géographiques qui les définissent ; le
Musée juif de Berlin (1993-1998) par l'architecte américain d'origine polonaise
Daniel Libeskind (né en 1946) est à cet égard exemplaire (la fonction même des éléments de l'architecture est en grande partie symbolique).
L'analyse des œuvres d'art et les problématiques de la communication visuelle et globale devraient amener l'esprit critique à s'interroger sur ce qui est dit mais aussi sur la manière dont les propositions sont formulées. J'ai assisté hier soir à une projection du film d'Al Gore,
Une vérité qui dérange (2005), organisée par le
CRÉA (Citoyens Responsables Écologie Avignon) à la
bibliothèque Jean-Louis Barrault. Au début du film est cité un auteur dont j'ai oublié le nom et qui, de mémoire, dit en substance : "Le danger, ce n'est pas ce qu'on ignore ; c'est ce qu'on tient pour vrai alors que ça ne l'est pas." C'est plausible et Al Gore déploie énergie et artifices médiatiques dans un véritable spectacle pétri des codes du
show-business américain, saturé de bons sentiments vaguement sirupeux ("Voyez comme je suis un bon père de famille, un bon citoyen, un humaniste généreux, un gars simple qui vit avec son temps..."), pour nous parler de la "vérité [écologique] qui dérange", de la rétention d'informations et autres malversations dont sont soupçonnées certaines instances désireuses de maintenir la prééminence du système financier et économique sur les préoccupations environnementales. Le discours écologique de l'ex-candidat à la présidence américaine est tout à fait respectable et le personnage est probablement sincère. La cause, évidemment, est juste. Je ne remets pas en question le fond et d'ailleurs, indépendamment de mes convictions personnelles, l'écologie ne constitue pas le sujet de ce billet ; c'est la forme que je veux discuter.
J'ai toujours été perplexe face à la sentence téléphonée qui assène que "la fin justifie les moyens". Je n'arrive pas à être d'accord là -dessus. Et il arrive que l'on ait raison mais que dans la manière d'exprimer son point de vue, on ait tort. L'emphase "Tupperware" d'Al Gore flirte avec une forme de démagogie qui me pose question en ce sens qu'elle ressemble de très près à une manipulation des foules similaire à la fascination exercée sur les masses par l'écran de télévision ou un feu d'artifices. Du pain et des jeux... Je ne remets pas en question la bonne volonté d'Al Gore et son film (à vrai dire, c'est le film de David Guggenheim) est extrêmement positif dans la mesure où il expose clairement des données chiffrées facilement compréhensibles, propices à une prise de conscience de l'état véritablement alarmant de la planète. Je suis mal à l'aise toutefois devant un marketing à l'américaine qui s'accorde mal avec ma vision de la démocratie et de la citoyenneté (il est vrai cependant qu'au départ, c'est un Américain qui parle aux Américains).
S'il s'agit de vérité et de parole, révisons nos classiques pour favoriser l'émergence d'une pensée rationnelle inspirée par nos grands philosphes comme Descartes ou Pascal plutôt que par le diktat publicitaire : penser, c'est comprendre, juger, déduire, ordonner ; la pensée procède d'un processus de compilation d'informations issues de sources diverses, d'analyse, de comparaison, de synthèse. Conséquemment, sensibiliser, ce n'est pas faire peur ou culpabiliser, ce n'est pas non plus décréter sur un mode péremptoire, mais plutôt inciter, par son attitude, à comprendre, juger, déduire, ordonner ; à s'informer, analyser, comparer pour se faire sa propre opinion. L'orateur qui veut convaincre a une responsabilité envers son auditoire, comme l'explique la
Logique de Port-Royal (1662) ; il peut être opportun de se référer à cette antique publication, dans notre actualité saturée de moyens de "communication" pas toujours employés à bon escient, et de garder en mémoire que "ceux qui désirent persuader les autres de quelque vérité qu'ils ont reconnue (...) doivent se souvenir que, quand il s'agit d'entrer dans l'esprit du monde, c'est peu de chose que d'avoir raison ; et que c'est un grand mal de n'avoir que raison, et de n'avoir pas ce qui est nécessaire pour faire goûter la raison. S'ils honorent sérieusement la vérité, ils ne doivent pas la déshonorer en la couvrant des marques de la fausseté et du mensonge ; et s'ils l'aiment sincèrement, ils ne doivent pas attirer sur elle la haine et l'aversion des hommes par la manière choquante dont ils la proposent. C'est le plus grand précepte de la rhétorique, qui est d'autant plus utile, qu'il sert à régler l'âme aussi bien que les paroles ; car, encore que ce soient deux choses différentes d'avoir tort dans la manière et d'avoir tort dans le fond, néanmoins les fautes de la manière sont souvent plus grandes et plus considérables que celles du fond."
L'écologie traîne des valises bien assez lourdes avec tous les clichés qui l'accablent, à tort ou à raison, depuis des dizaines d'années : de l'icône désuète et gentiment dépassée du "baba cool" à l'archaïsme utopique et inconscient du marginal qui condamne le progrès dans sa totalité, c'est déjà assez difficile de promouvoir une pensée orientée vers un développement durable tant humain qu'écologique, sans devoir subir aussi la présomption de récupération politicienne (je fais pour ma part la distinction entre engagement citoyen et politique). Or, à mes yeux, l'attitude d'Al Gore, quelque bonnes que soient ses intentions, induit une part de manipulation, certes pour la bonne cause, mais une manipulation quand même. Et cela me gêne au même titre que la discrimination positive, qui entretient malgré tout une notion d'"anormalité" en supposant nécessaires (ils le sont parfois, hélas !) des lois et des quotas là où le simple bon sens humain devrait avoir valeur d'évidence et de postulat.
Ceci dit, l'équipe de
CRÉAvignon présente son programme pour les élections municipales à Avignon de manière sobre (ouf !) et convaincue, suffisamment pour être entendue. Ils ont quelques bonnes idées pour la ville et m'ont paru réalistes dans leur manière d'aborder les choses. Je salue leur initiative de mettre à la disposition des Avignonnais un forum pour favoriser le
covoiturage(1) (entre autres), sur leur
site en construction. C'est un début... Je conclus en relayant l'invitation du CRÉA à participer à une prochaine rencontre sous forme de buffet bio et soirée dansante le 9 février
(vous auriez dû préciser le lieu, voyons...).
(1) Penser aussi Ã
covoiturage.com pour les longs trajets !